#MathieuGoux

Les compléments d’objet indirects : aspects syntaxiques

Plan de l’article :

I. Définition générale
II. Préposition inaugurale et nature syntaxique
III. Règles de transformation

IV. Conclusions et bibliographie

I. Définition générale

Que sont les compléments d’objet indirects (COI) ?

Les compléments d’objet indirects (COI) sont reconnus par la tradition grammaticale comme des compléments essentiels du verbe, à l’aune des compléments d’objet directs (COD). Ils se caractérisent, au regard de ces derniers, par leur syntaxe particulièrement et notamment par la préposition inaugurale qui les introduit (1).

(1) Je parle à Jean.

Leur repérage, cependant, est plus complexe dans la mesure où ils ressemblent, superficiellement, à d’autres types de groupes prépositionnels, notamment la famille des compléments dits « circonstanciels », des compléments à valeur scénique ou de certains compléments de phrase, qui partagent d’ailleurs parfois certaines de leurs propriétés. Ces problèmes ont été, en grammaire scolaire, longtemps indépassables : et il était fréquent que les manuels identifient comme des COI des compléments circonstanciels, et réciproquement.

Historiquement, il y a effectivement une relation entre ces compléments : un certain nombre de COI ont été, dans l’histoire de la langue française, des compléments circonstanciels qui ont été progressivement intégrés dans la valence verbale. En effet, un certain nombre de ces compléments, parce qu’ils accompagnaient très souvent un verbe et étaient cohérents avec son sémantisme, ont fini par développer une relation de solidarité assez forte avec le verbe et devenir un de ses actants.

Le COI se définit donc comme un complément essentiel du verbe, introduit par une préposition et distinct, par ses propriétés, des autres types de groupes prépositionnels.

Le lien, cependant, entre le COI et le verbe est plus lâche qu’avec un COD ou un attribut, dans la mesure où l’on a précisément besoin d’une préposition pour assurer la relation avec le verbe. En ce sens, et au-delà des paramètres syntaxiques que l’on énumèrera ci-après, le paramètre sémantique est essentiel pour identifier les COI. C’est en effet le contexte, et la relation de sens entre le verbe et le COI, qui orientera l’analyse.

Ainsi, un complément locatif du type à l’école sera bien un COI du verbe aller, dans la mesure où le sens du verbe suppose un complément indiquant le point d’arrivée du mouvement ; en revanche, il sera davantage un complément circonstanciel, à valeur scénique, derrière un verbe comme parler puisque son sémantisme, ou son « drame » pour reprendre la formule de Tesnières, n’implique pas une précision locative au regard du schéma actanciel du verbe où l’on attendrait davantage la personne à qui l’on parle, ou le sujet de la discussion.

(2a) Je vais à l’école (COI)
(2b) Je parle à l’école (circonstant) de mathématiques (COI)

Dans cet article, nous ne reviendrons pas sur ces aspects sémantiques, qui feront l’objet d’un développement approfondi dans un futur billet sur les circonstants. Il y a, en revanche, des éléments syntaxiques assez stables sur lesquels il est bon de revenir ici pour identifier les COI.

II. Préposition inaugurale et nature syntaxique

La préposition introduisant le COI demeure l’un de ses traits fondamentaux : c’est ce qui le distingue notamment des COD et des attributs. En revanche, la nature du COI peut être diverse. On peut trouver là des noyaux nominaux (substantifs ou pronoms), des infinitifs (forme « quasi-nominale » du verbe) ou des subordonnées, complétives ou intégratives (dites encore « indéfinies »).

(3a) Je parle de Pierre / de moi (noyau nominal)
(3b) Je parle de partir (noyau infinitif)
(3c) Je parle de ce que je veux (noyau subordonnée complétive)
(3d) Je parle de qui je veux (noyau subordonnée indéfinie)

Les prépositions introduisant des COI sont également multiples. Outre la triade à/de/en, composée des prépositions les plus usuelles du français, nous pouvons également trouver, toujours selon le sémantisme du verbe, d’autres prépositions au sens plus transparent comme sur (je m’assois sur une chaise), contre (je m’appuie contre le mur) ou pour (je vote pour mon candidat). On retiendra cependant deux éléments les concernant :

(i) D’une part, le choix de la préposition est contraint par le verbe. Si certains d’entre eux autorisent, avec différents effets de sens, une certaine variation, la chose est rare en français.

(4a) Je parle à/de/pour Jean.
(4b) *Je vais selon l’école

(ii) D’autre part, il faut que le sens de la préposition, dans le cas où celle-ci n’est pas à, de ou en, soit cohérent avec le verbe. Ainsi, on acceptera volontiers une préposition locative avec un verbe de mouvement (5a), mais il sera plus difficile d’employer une préposition liée au but ou à l’intention (5b).

(5a) Il parvient jusqu’au sommet.
(5b) *Il parvient pour le sommet.

C’est précisément parce qu’il y a cohérence entre le sens du verbe et la préposition qu’historiquement, la réanalyse du circonstant en COI a pu se faire progressivement. On notera d’ailleurs que la préposition permet de distinguer divers sens à un verbe, en fonction du mode de construction du complément :

(6a) Je connais Jean.
(6b) Le juge connaît de l’affaire (= « être capable de juger l’affaire »)

Parfois encore, le choix de la préposition oriente l’interprétation, avec des nuances plus ou moins fines. On a vu récemment, dans la langue moderne, se stabiliser une opposition entre habiter à Paris et habiter sur Paris, la préposition sur indiquant une localisation plus lointaine ou plus vague (à Paris = intra-muros ; sur Paris = dans le voisinage de Paris, en banlieue proche par exemple). Aussi, l’usage continue de modifier la valence verbale en s’appuyant sur la complexité des prépositions, pour déterminer des effets de sens nouveaux.

III. Règles de transformation

Certaines règles de transformation syntaxique permettent également d’orienter l’analyse, et de distinguer les « vrais » COI, c’est-à-dire les actants du verbe, d’autres types de groupes prépositionnels, en jouant sur le lien syntaxique que le COI entretient avec son verbe. Notamment les COI peut être pronominalisés en position préverbale :

(7a) Je parle de Jean <=> J’en parle.
(7b) Je parle lentement <≠> *Je le parle.
(7c) Je parle à voix basse <≠> *J’y parle

Au regard des COD ou des attributs en revanche, les règles de pronominalisation de COI sont un peu plus complexes. On doit notamment distinguer trois régimes de transformation, en fonction et de la nature de la préposition inaugurale, et du statut référentiel du COI selon le paramètre +/- humain. On distinguera alors :

(i) Un premier régime avec les COI introduits par à. La pronominalisation s’effectue alors soit par y pour les COI -humain (8a), soit par lui pour les COI +humain (8b). Dans ce dernier cas, le pronom lui ne marque pas le genre masculin ou féminin, que ce soit au niveau grammatical ou ontologique.

(8a) Je réponds à son courrier <=> J’y réponds.
(8b) Je réponds à Marie <=> Je lui réponds.

Dans certains cas, la transformation peut s’effectuer en conservant un GP introduit par à, suivi de lui/elle(s)/eux/ça, en parallèle de la pronominalisation en y. C’est un choix fait pour lever, occasionnellement, une ambiguïté interprétative. Ainsi, (9a) est tant la transformation de (9b) que de (9c).

(9a) J’y pense.
(9b) Je pense à l’avenir (Je pense à ça)
(9c) Je pense à mes enfants (Je pense à eux)

On notera également que y tend néanmoins à se spécialiser dans le non-humain : c’est l’interprétation préférentielle, et certaines variétés diatopiques (dans le lyonnais par exemple) étend cette propriété au COD, pour distinguer la référence des compléments au regard du pronom objet le/la (Je le [Jean] vois vs. J’y [la table] vois).

(ii) Les COI introduits par de se pronominalisent tous par en. Ce pronom est véritablement lié au mot-forme de, puisqu’on le retrouve également pour la transformation des COD introduits par le partitif ou le déterminant indéfini de. Il faut donc veiller à ne pas confondre les formes entre elles, et de vérifier le statut de de, préposition ou déterminant.

(10a) Je parle de Jean <=> J’en parle (COI)
(10b) Je veux de l’eau <=> J’en veux (COD)

(iii) Enfin, les autres types de COI se pronominalisent sous la forme préposition + pronom pour les animés :

(11a) Jean tourne autour de Marie <=> Jean tourne autour d’elle.
(11b) Je compte sur Jean <=> Je compte sur lui.

Ou, pour les inanimés, par un rappel de la préposition « seule », sans le reste du syntagme.

(12) J’ai voté contre la loi <=> J’ai voté contre.

L’identification de ces derniers compléments comme COI est parfois discutée, mais deux arguments peuvent être avancés pour conduire l’analyse : d’une part, la pronominalisation avec lui est encore autorisée pour les animés (13a), même si certaines grammaires associent la transformation à un niveau de langue populaire ou relâchée. D’autre part, le détachement en tête d’énoncé est senti comme incorrect ou maladroit (13b). Or, le COI étant un complément verbal, on ne peut le déplacer librement comme on peut le faire avec un complément à valeur scénique.

(13a) Jean lui tourne autour.
(13b) ?Autour de Marie, Jean tourne.

Ce test de déplacement en tête d’énoncé est d’ailleurs crucial. Si on peut toujours le faire pour les COI, on notera qu’il demande un rappel par cataphore d’un pronom en position préverbale pour assurer la grammaticalité de l’énoncé, ce qui n’y pas le cas des compléments à valeur scénique (14).

(14a) (À) Jean, je lui parle / ?(À Jean), je parle
(14b) Sur le quai, j’ (*y) attends.

La complexité de ces analyses, et le fait qu’elles fassent appel à notre sentiment de langue, empêche cependant d’avoir des certitudes absolues pour certains compléments. En diachronie de même, il est pour ainsi dire impossible de mener la discussion, comme nous ne pouvons pas faire appel à ce sentiment linguistique.

IV. Conclusions et bibliographie

Les COI nous rappellent, si besoin était, que rien dans l’analyse de langue n’est absolument indiscutable : les phénomènes grammaticaux ne sont pas des équations mathématiques à résoudre, et une part d’interprétation sera toujours nécessaire dans l’analyse même si des tests et des outils nous permettent d’orienter les discussions. Les COI sont des témoins privilégiés de cette observation, comme ils se situent à la frontière entre les actants du verbe et les circonstants, sans même rentrer dans le terrain, difficile, de l’évolution historique ou de la variation géographique.

Parmi les références que nous pouvons donner :

  • Jacqueline Pinchon a écrit, en 1972, une étude sur Les pronoms adverbiaux en et y, hélas non réédité. Sa consultation permettra cependant d’y voir plus clair sur cette question épineuse.
  • Outre les références données dans l’article sur les prépositions, qui serviront également pour la discussion, on lira avec attention l‘article de Le Querier (1999), sur Fin de partie de Beckett, pour un point de vue stylistique/sémantique sur la question.

Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

#complément #complémentCirconstanciel #complémentDObjetDirect #complémentDObjetIndirect #grammaire #MathieuGoux #pronom #Syntaxe #valenceVerbale #verbe

Sur l’imparfait de l’indicatif

Plan de l’article :

I. Définition générale
II. Emplois temporo-aspectuels
III. Emplois modaux

IV. Bibliographie

I. Définition générale

Quelles sont les valeurs de l’imparfait de l’indicatif ?

Le terme imparfait doit d’ores et déjà s’entendre comme « incomplet » ou « inachevé », en opposition du parfait, terme de grammaire qui a pu désigner, pour le français, le passé simple et que l’on retrouve encore en grammaire anglaise, par exemple (perfect, past perfect etc.).

C’est un tiroir verbal particulièrement riche, aux très nombreuses valeurs temporelles, modales et aspectuelles, proches, finalement, du présent de l’indicatif.

On désigne ainsi parfois l’imparfait sous le terme de « présent du passé », si ce n’est que son point d’ancrage, plutôt que d’être lié au moment de l’énonciation, est situé dans le passé. Il y a cependant une continuité patente entre ces formes, qui autorisent des commentaires croisés. Généralement et de prime abord, l’imparfait s’interprète en relation avec un autre événement, avec lequel il est en rupture :

(1) J’observais les étoiles quand je l’entendis.
(2) Il sort, alors que je l’attendais.

Cette rupture implique que l’action à l’imparfait n’envisage pas ses limites : on parle ainsi d’aspect sécant, qui s’oppose par exemple à l’aspect global du passé simple, qui dénote une action ayant un début et une fin (2). Cela explique dès lors que l’on trouve souvent l’imparfait avec des verbes dits « imperfectifs », terme de la même famille étymologique que « imparfait », qui n’impliquent pas de finalité à leur action :

(3) Nous vivions sous la menace.

Dans le cas contraire, l’imparfait estompe au contraire cette finalité, en donnant l’impression qu’une action d’ordinaire brève se prolonge indûment au-delà de ses bornes naturelles :

(4) Il sortait.

Il peut cependant se combiner à des repères temporels (5) ou à des successions chronologiques (6). Ces actions sont prises en relation avec un repère temporel unique, ce qui donne alors un effet d’incomplétude.

(5) Depuis deux jours, il pleuvait.
(6) Il se couchait, se redressait, puis frappait.

En ce sens, l’imparfait est dit comme envisageant l’action du verbe « de l’intérieur », en et par lui-même, et non en relation avec l’environnement. Il autorise en ce sens une progression textuelle spécifique, ce qui en fait souvent un acteur de premier plan de la cohérence textuelle. Cette incomplétude caractéristique autorise enfin l’imparfait à se mouler dans un grand nombre de contextes et ses valeurs, tant temporelles que modales, découlent directement de cette propriété fondamentale.

II. Emplois temporo-aspectuels

Comme évoqué précédemment, les emplois temporels de l’imparfait le rendent propices à la description d’événements « de second plan », notamment au regard du passé simple qui fixe le repère temporel primordial.

(7) Le soleil brillait. Jean se leva alors…

L’imparfait évite ainsi de créer une fin nette à son action, et propose plutôt une fin ouverte, « comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne » pour reprendre une célèbre phrase de Flaubert. On reste sur une impression d’inachevé, au regard du passé simple. Conséquemment, il se prête assez bien à un emploi itératif ou « d’habitude », d’actions qui se répètent un nombre indéterminé de fois :

(8) Tous les jours, il lisait.

Au contraire, et du fait de cette saisie de l’action « de l’intérieur », on peut également trouver un emploi plus narratif, lié à un repère temporel précis. L’action est ainsi saisie dans son déroulement et sa longueur, de façon continue. Une comparaison avec le passé simple le fait voir :

(9a) Le 1er septembre, l’Allemagne envahit la Pologne.
(9b) Le 1er septembre, l’Allemagne envahissait la Pologne.

L’imparfait allonge décisivement l’effet de sens, au regard du passé simple qui détermine quant à lui une action commencée et achevée dans un même élan. Comme c’est là une propriété partagée par le présent, on trouvera l’imparfait dans le cadre de la transposition au discours indirect :

(10a) Jean demanda : « Es-tu rêveur ? »
(10b) Jean demanda si j’étais rêveur.

On citera enfin les emplois dits « hypochoristiques », qui imite un parler enfantin. En association avec la troisième personne, l’imparfait rejette alors fictivement l’événement dans le passé pour en atténuer la force.

(11) Alors, on n’était pas sage ?

III. Emplois modaux

Comme l’imparfait exige d’envisager l’action « de l’intérieur », il est possible de l’envisager comme virtuelle, et donc ouverte à toutes les perspectives : incomplète par nature, elle peut s’arrêter, s’infléchir ou s’interrompre. C’est la raison pour laquelle on la trouve souvent dans les systèmes hypothétiques, par exemple en lien avec le conditionnel :

(12) S’il avait de l’argent, il achèterait une maison.

On le trouve également dans l’imparfait dit « contrefactuel », ou « d’imminence contrecarrée » : l’événement se serait produit si les conditions idoines avaient été réunies.

(13) Un instant de plus, et on y passait.

Mais on l’emploie aussi pour exprimer le souhait (« Si j’étais riche ! »), la perspective (« Et s’il avait raison ? »), le regret (« Si j’avais su ! »), etc. Ces emplois modaux sont des conséquences attendues des propriétés temporo-aspectuelles de l’imparfait, que nous avons présentées précédemment.

L’imparfait est, avec le présent de l’indicatif, sans doute le tiroir verbal du français le plus polyfonctionnel.Tout comme le présent, il se prête à diverses interprétations en fonction du contexte et se moule ainsi aisément dans des énoncés divers. On retiendra cependant et surtout sa valeur d’incomplétude, d' »imperfection », et le fait qu’il saisisse le procès « de l’intérieur », en et par lui-même, de façon continue mais inachevée, prompte à être interrompue, modifiée ou infléchie.

IV. Bibliographie

Parmi les références que nous pouvons donner :

  • On donnera un ouvrage collectif de E. Labeau et P. Larrivée (2005), Nouveaux développements de l’imparfait, qui récapitule beaucoup d’éléments sur ce tiroir verbal.
  • J. Bres (2005) a produit un ouvrage dédié à L’imparfait dit narratif, dont l’apparition en langue n’est pas sans difficultés, et qui a nombre de subtilités à identifier.
  • Enfin, Berthonneau & Kleiber (1993) proposent dans cet article une théorie nouvelle sur son analyse, qui demeure malgré son âge très stimulante pour la compréhension de l’imparfait.

Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

#grammaire #imparfait #MathieuGoux #mode #Sémantique #temps #verbe

Plan de l’article :

I. Définition générale
II. Morphologie
III. Copules
IV. Verbes à élargissement attributif

V. Attributs de l’objet
VI. Bibliographie

I. Définition générale

Que sont les attributs ?

Nous avions déjà évoqué la notion d’attribution, jadis, par l’intermédiaire du concept de diathèse du verbe, comme on peut faire l’analyse de la « voix passive » sous l’angle de l’attribution. Typiquement et généralement, l’actant de type « attribut » est analysé comme un actant essentiel du verbe, puisque sa suppression entraîne un changement majeur de sens (1). On le trouve généralement à la droite de verbes dits attributifs comme être, paraître ou demeurer, et servent généralement à préciser une propriété ou une qualité d’un autre actant comme le sujet.

(1a) Jean paraît malade.
(1b) Jean paraît.

En ce sens, l’attribut est non seulement dépendant de l’identité du verbe l’introduisant, mais aussi de l’actant auquel il se rapporte. Cela se voit notamment par l’intermédiaire de l’accord entre l’attribut et l’actant auquel il se rapporte (2). Cet actant est souvent sujet, mais il peut aussi être, comme on le verra, objet du verbe.

(2a) Jean est gentil.
(2b) Marie est gentille.

Si les interprétations sémantiques de l’attribut sont diverses, elles impliquent généralement une procédure d’identification, proche de l’opérateur égal (« = ») des mathématiques. Il s’agit d’attribuer (d’où le nom « d’attribut ») une propriété, de l’ordre de la qualité ou de l’identité à un autre référent.

Un certain nombre de structures peuvent être qualifiées comme relevant de l’attribution, et un très grand nombre de verbes peuvent les introduire. Au niveau syntaxique, deux propriétés majeures permettent de repérer l’attribution :

  • D’une part, le lien que l’attribut tisse avec le verbe introducteur les consacre comme faisant partie pleinement de sa structure d’actance. En ce sens, un détachement en tête de phrase nécessite de prendre le groupe composé du verbe attributif et de l’attribut (3b), et non pas, simplement, l’attribut seul (3c). Au contraire, les compléments d’objet direct peuvent être isolés en tête de phrase (4b).

(3a) Tout le monde rêve d’être heureux
(3b) Être heureux, tout le monde en rêve.
(3c) *Heureux, tout le monde rêve d’être.

(4a) Tout le monde rêve de manger des pommes
(4b) Des pommes, tout le monde rêve d’en manger.
(4c) Manger des pommes, tout le monde en rêve.

  • Ensuite, ces attributs peuvent être pronominalisés par la forme invariable le, qui agit davantage comme une « béquille syntaxique » assurant la grammaticalité du verbe, que comme une véritable anaphore, référentiellement interprétable. Là encore, ce trait distingue, les attributs des compléments d’objet.

(4a) Je suis une psychologue.
(4b) Je le suis (attribut)
(4c) Je la suis (complément d’objet)

Notre article reviendra tout d’abord sur la diversité morphologique des attributs, avant d’explorer les deux grandes familles de verbes pouvant les introduire : les copules et les verbes à élargissement attributif. Nous terminerons par parler des attributs de l’objet, qui composent une famille de compléments au repérage parfois difficile.

II. Morphologie des attributs

Ces deux dernières propriétés (détachement avec le verbe en tête de phrase ; pronominalisation par le) nous permettent de faire un inventaire des différentes formes que peuvent prendre les attributs en française. On peut trouver, ainsi :

  • Des adjectifs, souvent présentés comme la forme prototypique de l’attribut.

(5) Je suis heureux/heureuse.

(6) Je suis professeur.
(7) Je suis un professeur.

  • Des pronoms :

(8) Ils sont plusieurs.

(9a) Je suis qui je suis.
(9b) Je suis celui que tu crois.

(10) Pierre est de bonne humeur.

(11) Marie est ainsi.

  • Des propositions infinitives :

(13) Souffler n’est pas jouer.

  • Ou des subordonnées circonstancielles :

(14) L’inflation (c’)est quand l’argent perd sa valeur.

III. Copules

Les copules sont des verbes spécialisées dans l’introduction d’attributs du sujet : ce sont les seuls compléments qu’ils peuvent introduire. Le verbe être est sans doute le prototype de cette famille et sans doute le plus employé ; mais on peut également trouver une série de verbes qui peuvent être vus comme des variantes sémantiques de celui-ci, comme paraître, devenir, demeurer, sembler ou rester. Ainsi, devenir dénote une identité future ou en cours d’accomplissement alors que paraître signalerait une identité superficielle.

Le verbe avoir peut également, dans certaines structures, avoir un rôle de copule et introduire des attributs, et non des compléments d’objet. Ainsi, les exemples (15) emploient avoir dans un rôle de copule, comme le montrent les tests de pronominalisation et de détachement :

(15a) Je n’ai pas honte d’avoir faim.
(15b) Les maisons ont le toit pentu.
(15c) (D’)Avoir faim, je n’en ai pas honte.
(15d) Elles l’ont (*Elles les ont)

Le verbe avoir peut également entrer dans des périphrases attributives, et l’accord peut parfois être senti comme facultatif, en fonction de l’analyse : après l’expression avoir l’air, l’accord, fréquent, indique un lien attributif avec le sujet (16a) ; mais l’absence d’accord fait de l’adjectif un épithète du nom air, et non un attribut.

(16a) Marie a l’air idiote.
(16b) Marie a l’air idiot.

On notera enfin que dans dans une perspective interlangue, c’est tantôt l’équivalent de la copule être, tantôt le verbe avoir, qui rend la même propriété attributive :

(17a) I am 16 (ang.)
(17b) J’ai 16 ans.

Enfin, notons que les copules peuvent souvent être supprimées, particulièrement le verbe être, l’attribut devenant un genre d’apposition ou de construction détachée :

(18a) Marie est une autrice et elle compose des romans.
(18b) Marie, une autrice, compose des romans.

IV. Verbes à élargissement attributif

Du fait de l’ellipse possible de la copule, certaines verbes peuvent, au prix d’une sorte d’associations de prédications réduites, introduire des attributs alors que leurs structures d’actance ne semblent pas, normalement, s’y prêter. Par exemple, en (19a), l’adjectif furieuses est attribut du sujet elles, par l’intermédiaire du verbe sortir, verbe de direction mais qui devient, ici, un verbe à élargissement attributif.

(19a) Elles sont sorties furieuses du bureau.

L’attribut, une fois encore, se repère par l’accord (furieuses et non furieux). La portée de la négation, qui va toucher non pas l’action du verbe, mais la propriété offerte par l’attribut (19b), permet également d’identifier le lien fort entre l’adjectif et le verbe, lien caractéristique de l’attribution et non d’un autre type de complément.

(19b) Elles ne sont pas sorties furieuses du bureau, mais heureuses.

En ce sens, (19a) peut être analysé comme le mélange de deux prédications, l’une événementielle, décrivant le mouvement du verbe sortir, ce qui serait son sens principal :

(19c) Elles sont sorties du bureau.

et une seconde prédication, existentielle ou attributive, portant sur l’adjectif furieuses :

(19d) Elles sont furieuses.

En quelques sortes, il y a comme une « mise en facteur commun » et la copule étant facultative, il devient tout à fait possible d’élaborer une expression réduite et d’étendre le domaine de l’attribution. Ce phénomène est assez fréquent : les verbes pronominaux (se trouver, se sentir…) sont des candidats de choix à cet élargissement attributif.

(20) Marie s’est retrouvée/trouvée/sentie… idiote sur le coup.

V. Attribut de l’objet

L’ellipse de la copule permet aussi de construire un phénomène plus discret en français, les attributs de l’objet, qui établissent un lien attributif non avec le sujet syntaxique de la phrase, mais avec un complément d’objet. La difficulté de repérage tient en ce que ces attributs, comme propres en (21a), sont identiques à des adjectifs épithètes.

(21a) Laissez les murs propres.

Nous avons pourtant ici, comme en (19a), une superposition de deux prédications, l’une événementielle :

(21b) Laissez les murs

, l’autre existentielle :

(21c) Les murs sont propres.

Différence étant, la relation attributive ne se fait pas avec le sujet, mais l’objet du verbe laisser, soit les murs. Une fois encore, remarquons que la négation porte sur l’attribut, et non sur le complément d’objet :

(21d) Ne laissez pas les murs propres, mais sales.

Mais également, on peut pronominaliser l’objet à part de l’attribut, du moins selon l’interprétation que l’on veut donner à la phrase, attribution (21e) ou complément d’objet (21f).

(21e) Laissez-les propres.
(21f) Laissez-les.

VI. Bibliographie

Parmi les références que nous pouvons citer sur ce sujet :

Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

https://questionsdelangue.wordpress.com/2024/10/19/lattribution/

#adjectif #attribut #complémentDObjet #copule #grammaire #MathieuGoux #Sémantique #Syntaxe #verbe

Plan de l’article :

I. Définition générale
II. SRA déterminatives
III. SRA explicatives
IV. SRA narratives

V. Bibliographie

I. Définition générale

Quelles sont les interprétations sémantiques des subordonnées relatives adjectives ?

Les subordonnées relatives adjectives, que l’on a présentées dans un précédent billet, sont introduites par un pronom relatif (qui, que, quoi, dont, où, lequel et ses dérivés) et sont fonctionnellement équivalentes à des adjectifs avec lesquelles on peut, notamment, les coordonner (1a, 1b).

(1a) Un souriceau tout jeune et qui n’avait rien vu
(1b) Un souriceau tout et jeune et inexpérimenté

Tout comme les adjectifs cependant, la relation que ces subordonnées entretiennent avec le nom auquel elles se raccrochent n’est pas univoque, et elles participent plus ou moins à la détermination de l’antécédent, parfois sans qu’une analyse précise ne puisse être faite.

La sémantique des subordonnées relatives adjectives est une analyse difficile, qui rend compte de leur statut particulier et de leur relation avec leur antécédent.

La tradition considère, généralement, trois grandes catégories de subordonnées relatives adjectives (SRA, à présent) : les restrictives, ou déterminatives, les explicatives et les narratives, ou rallonge.

II. SRA déterminatives

Les SRA déterminatives peuvent être assimilées à des adjectifs épithètes : on les trouve, en langue moderne, directement postposés à leurs antécédents sans segmentation graphique, virgule ou point (2).

(2) Les oiseaux qui sont blancs sont des perruches.

Ces SRA sont dites « déterminatives », ou « restrictives » car, du point de vue sémantique, elles « restreignent » l’extension de l’antécédent, c’est-à-dire sa faculté à désigner des référents, ou encore elles « déterminent » des sous-catégories d’antécédents. Ainsi, la différence entre les oiseaux et les oiseaux qui sont blancs tient en ce qu’il y a davantage d’animaux dans le monde qui peuvent être désignés par le groupe nominal les oiseaux, que les oiseaux qui sont blancs ; et les oiseaux qui sont blancs composent un sous-ensemble des oiseaux.

Il convient dès lors de comprendre que les SRA déterminatives co-construisent l’antécédent avec le nom, il ne s’agit pas d’un ajout d’information à partir d’une référence déjà construite. Par exemple, en (3a), le groupe « nom + SRA » peut être remplacé par un nom unique, sans modifier le sens général de la phrase (3b)

(3a) Les enfants qui bavardent seront punis.
(3b) Les bavards seront punis.

Cette co-construction référentielle explique pourquoi l’on peut retrouver ces SRA déterminatives dans des surnoms de personnages, comme « L’homme qui rit » de VIctor Hugo, comme elles font entièrement partie de leur interprétation. En ce sens, leur suppression entraîne une différence majeure de sens : Les enfants seront punis dessinent un scénario bien distinct de Les enfants qui bavardent seront punis.

Incidemment, le pronom relatif n’est pas, ici, une « vraie anaphore« , dans la mesure où il ne reprend pas le contenu sémantique de l’antécédent mais participe, pleinement, à celui-ci. C’est un relais, qui assure une continuité du fil de référence, mais non une reprise à proprement parler.

III. SRA explicatives

Les SRA explicatives peuvent être vues, de prime abord, comme l’exact contraire des SRA déterminatives. Elles ne participent pas à la co-construction référentielle de leur antécédent mais rajoutent une précision venant faciliter la compréhension, ou l’intension, de leur antécédent, c’est-à-dire leur faculté à désigner tel ou tel référent dans le contexte de la phrase. Par exemple, en (4)

(4) Les enfants, qui sont énergiques, m’épuisent.

La SRA qui sont énergiques vient expliciter (d’où ce nom de SRA explicative) un détail de l’antécédent pour faciliter la compréhension. Ainsi, ce qui explique le fait que « les enfants m’épuisent », ce n’est pas leur âge, leur petite taille, leur insouciance, etc., mais le fait qu’ils « sont énergiques ». Comme ces SRA ne participent pas à la construction référentielle de l’antécédent, et comme elles ne font que mettre en lumière une dimension sémantique de l’antécédent, elles sont parfois considérées comme « facultatives », voire supprimables. En typographie moderne, une séparation par une virgule indique, au regard des SRA déterminatives, ce caractère facultatif. Il est vrai, pour reprendre le dernier exemple, la différence entre ce dernier est « Les enfants m’épuisent » semble ténue. D’autres fois, cependant, la nuance est plus difficile à reconnaître. Si nous reprenons un couple d’exemples canoniques :

(5a) Les Alsaciens qui boivent de la bière sont obèses.
(5b) Les Alsaciens, qui boivent de la bière, sont obèses.

La différence entre (5a) et (5b) est certes cohérente avec les descriptions précédentes, mais rien, formellement, ne vient les distinguer si ce n’est cette virgule et la perspective communicationnelle de l’énoncé, soit ce que l’on veut dire par cette phrase. Comme la suppression de la SRA n’entraîne qu’une nuance sémantique, et non une agrammaticalité syntaxique, le test de suppression que l’on peut conduire est rarement conclusif en lui-même. C’est davantage la prise en compte globale de l’énoncé, le contexte précédent et suivant, qui permettra d’établir définitivement le rôle sémantique de la SRA. Si la ponctuation peut guider l’interprétation, non seulement celle-ci est un indice de seconde main, que l’on peut oublier ou mal employer par exemple, mais cette convention typographique n’a été véritablement établie qu’à l’époque moderne en français. D’ailleurs, certaines traditions, comme en allemand par exemple, emploient une virgule devant toutes les SRA, qu’elles soient déterminatives ou explicatives.

Cette fois-ci, enfin, le pronom relatif qui introduit une SRA explicative est une « vraie » anaphore, qui reprend les informations référentielles de l’antécédent. D’ailleurs, un indice permet d’identifier, quasiment à coup sûr, ces subordonnées : elles peuvent être introduites par le pronom relatif lequel, qui ne peut pas, quant à lui, introduire des SRA déterminatives. Son emploi force nécessairement une lecture non-déterminant, en raison de sa morphologie particulière.

(5c) Les Alsaciens, lesquels boivent de la bière, sont obèses.

IV. SRA narratives

Une troisième catégorie de SRA, qui n’est pas toujours identifiée par les grammaires, est appelée « narrative » ou « rallonge ». Elles ressemblent aux SRA explicatives, si ce n’est qu’elles développent une nouvelle prédication, ou une nouvelle information, à partir de l’antécédent, plutôt que d’expliciter une dimension de celle-ci. En ce sens, elles ne permutent pas réellement avec des adjectifs comme c’était encore le cas avec les explicatives (« Les Alsaciens, buveurs de bière… »). On peut, en revanche, substituer le pronom relatif avec un pronom anaphorique, cette transformation étant, encore une fois, impossible avec les autres SRA.

(6a) J’ai rencontré Pierre dans la rue, qui m’a dit qu’il partait en vacances.
(6b) J’ai rencontré Pierre dans la rue, il m’a dit qu’il partait en vacances.

Là encore, lequel peut introduire ces SRA narratives et on peut les trouver, notamment, après des signes de ponctuation plus forts que les virgules, des points-virgules ou des points. Ces emplois sont parfois condamnés, mais ils témoignent du caractère autonome de ces SRA, qui ne partagent plus qu’avec leur antécédent qu’un lien anaphorique et non plus syntaxique.

(7) Ça, c’est un autre problème. Qui se réglera en son temps. (Raizer, Mécanique mort, 2022)

Ce type de phénomène, dit encore « ajout après le point » ou « hyperbate », remet également en question l’unité de la phrase, et son éclatement dans la langue contemporaine au profit d’unités textuelles de rang supérieur.

V. Bibliographie

L’analyse des différents types sémantiques de subordonnée relative adjectives a fait l’objet d’un très grand nombre d’analyses et de publications, notamment afin de déterminer des tests d’identification fiables. Je n’en donnerai que quelques unes :

J’ai moi-même beaucoup travaillé sur la subordination relative : mon ouvrage dédié au pronom lequel, publié en 2019 aux éditions Classiques Garnier…

…et cet article, de 2019 encore, discute encore de ce sujet.

Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

https://questionsdelangue.wordpress.com/2024/09/14/semantique-des-subordonnees-relatives-adjectives/

#adjectif #explication #grammaire #MathieuGoux #narration #référence #Sémantique #subordonnée

Plan de l’article :

I. Définition générale
II. COD prototypiques
III. COD atypiques

III.1. Compléments de mesure
III.2. Séquences de tours impersonnels
III.3. Noms prédicatifs et compléments d’objet
interne
IV. Conclusions et références bibliographiques

I. Définition générale

Quelles sont les propriétés syntaxiques des compléments d’objet direct ?

Parmi les différents types de compléments que peut recevoir un verbe, les compléments d’objet direct (COD) sont peut-être parmi les plus connus. Ce sont les compléments attendus des verbes dits « transitifs directs », famille de verbes bivalents comme manger, appeler, aimer, etc. Le CoD occupe dès lors, et canoniquement, la position directement à la droite du verbe en français, langue de type SVO (1)

(1a) Je mange une pomme.
(1b) J’appelle mon frère.
(1c) J’aime mon épouse.

Une tradition scolaire tenace fait du COD le complément sur lequel « passe » (ou « transite », d’où leur nom de « transitif ») l’action dénotée du verbe. Le COD deviendrait dès lors un patient ou, à proprement parler, l’objet du verbe : l’aliment de manger, qui reçoit l’appel pour appeler, l’objet de mon amour pour aimer. Cette description sémantique, néanmoins, ne permet pas de rendre compte des effets de sens multiples créés par cette famille de verbe : déjà, remarquons que si manger implique une transformation de l’objet une pomme, mon frère et mon épouse ne sont pas vraiment modifiés par le fait de l’appeler ou de l’aimer respectivement. Et que dire de J’attends le train, où ni le sujet je, ni l’objet train ne semblent subir une quelconque modification ou « transition » !

La notion de transitivité, et avec elle celle de verbe transitif et de complément d’objet, est donc surtout un concept syntaxique, et non sémantique ; et ce faisant, il est possible de le définir par des tests et des opérations. Celles-ci, cependant, dessinent davantage des gradients que des certitudes, ce qui autorise à parler non pas du, mais bien des compléments d’objet.

Le terme de « complément d’objet direct » désigne dès lors une famille de constituants verbaux réunit sous l’angle de certaines propriétés syntaxiques, que l’on peut énumérer.

Ces tests, élaborés par une riche tradition grammaticale, dessinent dès lors deux grandes familles de COD : des formes prototypiques, qui remplissent tous les critères retenus, et des formes atypiques, ou particulières, qui ne passent que certains de ces tests et non les autres. Ce billet fera l’inventaire de ces difficultés.

II. COD prototypiques

Un COD prototypique est le deuxième actant d’un verbe transitif, après le sujet qui entretient une relation d’accord avec le verbe. Syntaxiquement, il répond aux critères suivants :

  • Il est introduit directement après le verbe, soit sans le truchement d’une préposition comme à ou de (il pourrait être, sinon, un complément d’objet indirect [CoI], dont on reparlera ultérieurement) :

(2a) Je mange une pomme

  • Le COD est strictement équivalent à un groupe nominal (et non à un adjectif : il serait alors un attribut). Ce peut donc être un groupe nominal (2a), mais également un pronom (2b), une subordonnée complétive (2c) voire un infinitif, qui est la forme quasi-nominale du verbe (2d) :

(2b) Je mange quelque chose
(2c) Je veux que tu partes
(2d) Je veux partir

  • Le lien avec le verbe est plutôt fort (c’est un actant essentiel, attendu par la syntaxe du verbe). Il se traduit par une pronominalisation possible, en position préverbale, par les pronoms objets le/la/les, plus rarement en si le déterminant du COD est de (partitif ou phrase négative) (2e) :

(2e) Je la mange / Je le veux / J’en veux / Je n’en veux pas

(2f) [Une pomme] est mangée (par moi)

  • Un COD peut être détaché dans un tour clivé en « C’est X que… » en tête de phrase, et faire donc l’objet d’une thématisation. La thématisation oblige à utiliser le pronom relatif que, qui ne peut être que COD ou attribut (2g)

(2g) C’est une pomme que je mange.

  • Enfin, et parallèlement à cette dernière remarque, on peut interroger sur un COD au moyen du pronom interrogatif Que :

(2h) Que manges-tu ? (Je mange une pomme)

Comme on le voit, tous ces critères ne relèvent que de la syntaxe, et non du sens. Nous le rappelons, mais le terme « objet », issu de la logique, est inapte à déterminer tous les effets de sens que les COD expriment, et qui sont difficilement catégorisable : un COD peut effectivement désigné l’objet d’une action (« Manger une pomme »), mais aussi un résultat (« Je construis une maison »), un patient (« Je masse ma chérie »), une position spatiale (« On habite la même rue »), etc.

Partant, ces différents critères syntaxiques permettent véritablement de consacrer tous ces compléments sous une seule et même famille, aux comportements grammaticaux identiques. Néanmoins, d’autres constituants, qui semblent relever de la même famille, ne passent pas toujours ces tests uniformément.

III. COD atypiques

Aux côtés de ces COD prototypiques, de loin les plus nombreux et les plus réguliers, un certain nombre de compléments s’y rattachent. Leur échec à certains de ces tests témoigne cependant d’un éloignement progressif de la transitivité verbale et leur rapprochement d’autres types de compléments. Il est difficile d’en faire un inventaire exhaustif : les linguistes ne sont pas toujours d’accord sur leur identité, ou la résolution des tests d’identification. Notamment, selon le niveau de langue, certaines transformations seront vues comme acceptées, ou non.

Si l’on essaie cependant de classer ces compléments de ceux « qui ressemblent plus à des COD » (qui réussissent le plus de tests) à ceux qui « y ressemblent le moins », on peut identifier :

III.1. Compléments de mesure

Les compléments numériques de verbes comme mesurer, peser, etc. semblent formellement être des COD. Notamment, ils sont effectivement construits directement après le verbe (3a) et les compléments non-numériques (3b) de ces mêmes verbes répondent bien aux tests précédents :

(3a) Je pèse 80 kilos.
(3b) Je pèse mon lapin (Je le pèse, que pèses-tu, etc.)

Ces compléments numériques peuvent bien être thématisés (3c) et pronominalisés (3d), mais on note que la transformation est différente des « vrais » COD (3e, 3f) :

(3c) Les 80 kilos que je pèse témoignent de ma bonne santé
(3d) ?Mes 80 kilos, je les pèse bien
(3e) ?C’est 80 kilos que je pèse
(3f) ?Je les pèse

On observera aussi que l’on interroge ces compléments avec combien (et non avec que), et qu’on ne peut transformer le verbe à la diathèse passive (3g, 3h) :

(3g) Combien pèses-tu ?
(3h) *80 kilos sont pesés (par moi)

En revanche, on notera que certains de ces compléments se prêtent à des interprétations proches de la voix moyenne (3i) et, surtout, ils sont équivalents à des périphrases nominales exploitant la copule avoir (3j) :

(3i) Il a mesuré deux mètres de tissu.
(3j) J’ai un poids de 80 kilos

Ces deux dernières remarques rapprochent ces compléments de la famille des attributs, qui ont les mêmes propriétés. Il est dès lors possible de les voir comme des sortes de constituants intermédiaires entre ces deux familles grammaticales, qui se sont progressivement éloignés dans le temps.

III.2. Séquences de tours impersonnels

Certains verbes peuvent se prêter à des transformations impersonnelles, afin de traduire différents effets événementiels. Par exemple, le verbe arriver, à côté d’une construction grammaticale traduisant un déplacement spatial (J’arrive à Paris) peut être employé pour exprimer la survenue d’un événement. Il prend alors comme sujet un il impersonnel, béquille grammaticale saturant la place du sujet. Un complément introduit directement peut alors suivre le verbe (4a) :

(4a) Il est arrivé un grand malheur.

Ces compléments, parfois appelés « Régimes de tour impersonnel », sont formellement identiques à des COD, on peut les interroge avec Que (4b) et les thématiser, avec que ou qui (4c) :

(4b) Qu‘est-il arrivé ?
(4c) C’est un grand malheur qu(i) est arrivé.

En revanche, on ne peut les pronominaliser en position préverbale (4d), ni les rendre sujet d’une voix passive (4e) :

(3d) *Il l’est arrivé.
(3e) *Un grand malheur a été arrivé.

De fait : un tour personnel consiste à saturer la position sujet par un pronom il non-personne, reléguant le véritable sujet sémantique en position postverbale. Une permutation permet, dès lors, de retrouver une forme canonique (4f) :

(4f) Un grand malheur est arrivé

Ces transformations témoignent, entre autres, de la pertinence d’analyser les sujets comme des « actants du verbe » ; ainsi que la remise en question d’une définition sémantique du COD comme « actant qui subit une action ».

III.3. Noms prédicatifs et compléments d’objet interne

Enfin, certains arguments du verbe ne semblent être des COD qu’en surface, et ne réussissent quasiment aucun test : ils sont simplement construits directement à la droite du verbe (5a, 5b) :

(4a) Cela fera plaisir à Jean.
(4b) Je vis une vie tranquille

En effet, la pronominalisation est impossible ou très discutable (4c, 4d), de même que l’interrogation (4e, 4f), et la passivation est impossible (4g, 4h) :

(4c) *Cela le fera à Jean
(4d) ? Je la vis.
(4e) ?Que fera cela à Jean ?
(4f) ?Que vis-tu ?
(4g) *Plaisir sera fait par cela à Jean
(4h) *Une vie tranquille est vécue [par moi]

Seule la thématisation est éventuellement permise, même si, selon les registres, elle peut être sentie comme maladroite ou visant un effet stylistique particulier (4i) :

(4i) ?C’est une vie tranquille que je vis.

Ces compléments d’objet sont en réalité considérés comme des « noms prédicatifs », c’est-à-dire des noms qui expriment une prédication, soit l’action d’un verbe. Il y en a un certain nombre en français, comme le nom l’arrivée : l’arrivée de Jean est sémantiquement équivalent à Jean est arrivée. Ces noms prédicatifs sont généralement des participes ou des infinitifs substantivés, voire d’anciens verbes disparus en français moderne (tel plaisir). Ils ont cependant une partie de leur syntaxe verbale initiale, et notamment la faculté de régir ce qui a été, pour eux, des compléments verbaux.

Syntaxiquement, ces noms prédicatifs agissent davantage à la façon de « verbes déguisés en nom », avec lesquels ils permutent sans mal (5a et 5b) :

(5a) Cela fera plaisir à Jean <=> Cela plaira à Jean.
(5b) Je vis une vie tranquille <=> Je vis tranquillement

Notamment, les exemples similaires à (5b) sont identifiés comme des « compléments d’objet internes ». On isole comme le noyau sémantique du verbe sous la forme d’un nom, que l’on peut alors compléter d’un adjectif ou d’un autre type d’expansion nominale (6), ce qui serait impossible en gardant la forme verbale.

(6) Je chante une chanson douce/de mon enfance

Aussi, si les compléments de mesure (II.1) partageaient un lien avec les attributs, ces compléments nominaux prédicatifs ouvrent la porte à la semi-auxiliation avec des verbes comme « pouvoir » ou « faire » dont l’analyse est souvent délicate, et qui feront l’objet d’un futur billet (7) :

(7) Il fera son entrée <=> Il entrera

IV. Conclusions et références bibliographiques

Avant de donner quelques éléments de bibliographie, évoquons enfin un cas particulier : les emplois transitifs de verbes intransitifs. S’il est fréquent d’employer sans compléments un verbe transitif (je mange), le contraire est parfois condamné par les puristes. Par exemple, un verbe comme aboyer, enregistré par les dictionnaires comme intransitif (et donc, sans complément recevable), peut être employé comme (8) :

(8) Le chef aboya un ordre

Ce complément passe tous les tests d’identification d’un « vrai » COD, mais les grammaires et les dictionnaires hésitent, comme ils peuvent souvent le faire face à un nouvel usage ou une nouvelle extension grammaticale. La question reste aussi de déterminer s’il s’agit d’une construction parallèle à l’ancienne, ou bien d’un nouveau verbe homonyme. Généralement, les puristes considèrent que les exemples comme (8) violent la « compatibilité sémantique » entre le verbe et le COD, qui veut que le contenu de sens du complément soit cohérent avec le sens du verbe.

Cet argument, cependant, semble faible : d’une part et comme on le notait plus haut, les COD se définissent surtout syntaxiquement, et non sémantiquement ; d’autre part, cet argument récuse des emplois métaphoriques ou poétiques, bien documentés (« Je clos la discussion », « Je chante la liberté ») et non contestés généralement.

En réalité, nous aurions ici des reconfigurations de la transitivité du verbe. Dans l‘histoire des langues, le « drame du verbe » évolue, soit en multipliant l’éventail de ses constructions, soit en les restreignant. L’événement n’est pas rare dans l’histoire du français : des verbes intransitifs sont, avec le temps, devenus transitifs, de différentes façons, et réciproquement : et ces évolutions témoignent de la vivacité de la langue française, qui continue d’évoluer.

En guise de bibliographie, outre les grammaires générales et les références déjà données dans les billets précédents, je vous recommande ce numéro spécial de la revue Linx (1991, dir. Annie Montaut), dédié à la transitivité en général dans les langues. En bibliothèque, on peut encore trouver l’ouvrage de Blinkenberg (1960), Le problème de transitivité en français moderne. C’est, à ma connaissance, l’un des rares essais du genre sur la question. Il est vieilli, mais certaines de ses propositions sont encore pertinentes.

Site sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) : partage autorisé, sous couvert de citation et d’attribution de la source originale. Modification et utilisation commerciale formellement interdites (lien)

https://questionsdelangue.wordpress.com/2024/04/14/les-complements-dobjet-direct/

#complément #constituant #grammaire #MathieuGoux #Syntaxe #valence #verbe

Client Info

Server: https://mastodon.social
Version: 2025.07
Repository: https://github.com/cyevgeniy/lmst